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Pierre me regarde, fermé muet au fond de son fauteuil, il me regarde comme un adolescent qui ne veut pas parler, comme un coupable qui veut garder le silence, comme un anxieux perdu immobile et pourtant en alerte de tout. J'épuise assez rapidement dans ce petit matin chagrin toutes mes ressources pour faire parler Pierre. Ses paroles de la première séance me reviennent. Il était persuadé que parler ne servait à rien, il parle déjà à sa femme me dit-il et pourtant l'angoisse est là, alors je me suis dit que perdu pour perdu il valait mieux essayer la méthode forte. Alors après un tir de barrage en règle où je lui ai rappelé les conditions de sa venue, les symptômes impossibles à vivre qu'il rencontrait et qui l'avaient poussé avec précipitation à demander mon adresse à son médecin traitant, je l'ai aidé à se souvenir de la guerre qu'il vivait au quotidien quand il était angoissé, interdit, malade de peur et enfermé dans le refus de la vie.

Et puis je suis parti à l'assaut des premières défenses en lui disant qu'il était muet, introverti, fermé au progrès, à la vie, à la guérison. Que son impression d'être imperméable à toute démarche psychologique n'avait d'égale que son refus de bouger. Son besoin de prouver que l'on ne pouvait rien pour lui, lui  l'inguérissable, l'incurable, en faisait une forteresse non accessible. Qu'il ne se sentait probablement pas suffisamment important pour que l'on s'intéresse à lui, ou bien trop important pour qu'un professionnel puisse faire quelque chose pour lui.

Après 10 minutes de monologue, Pierre commence à vaciller et ses premiers remparts s'écroulent les uns à la suite des autres, il commence à pouvoir entendre, à se détendre, à s'ouvrir, alors après un long silence je lui ai dit:

Pierre si vous voulez on se revoit en janvier, donnons nous 3 mois d'entretiens réguliers pour mesurer si la parole ne peut vraiment pas vous aider à diminuer la souffrance qui vous emprisonne.